4-Première UPC en Mairie du 4e : La Fraternité en débat

Mercredi 29 avril 2009

A l'invitation de Ségolène Royal et de Dominique Bertinotti, Maire du 4e, la première Université participative de la connaissance s'est tenue le 29 avril à la Mairie du 4e sur le thème de la Fraternité. Une séance de travail et de débats de 4h30, particulièrement passionnante, intellectuellement riche et, au final, pleine d'espoir, qui a réuni quelque 350 personnes dans la Salle des fêtes de la Mairie.

Présentés par Ségolène Royal, les différents intervenants ont abordé, au cours de deux tables rondes, la question de la fraternité sous des angles très divers : l'histoire, la philosophie, le syndicalisme, la politique de terrain, le mouvement mutualiste, la décolonisation, la franc maçonnerie, le conflit israélo-palestinien, l'indépendance de l'Afrique.

A travers ces différentes approches, ces différentes facettes, les intervenants comme le public se sont efforcés de donner tout son sens et son actualité au mot Fraternité, ce mot qu'on a toujours plus de peine à définir que les deux autres termes de notre devise nationale.

1ère table ronde

Le premier à prendre ensuite la parole a été Régis Debray, auteur de « Le moment Fraternité » qui, avec Ségolène Royal, avait souhaité ce débat afin de poursuivre par une réflexion commune le brillant discours qu'il avait prononcé sur ce thème lors de l'A.G. de Désirs d'Avenir AU Théâtre Dejazet.

Régis Debray a rappelé que ce mot de « Fraternité » n'a été inclus dans la devise républicaine qu'en 1848 lorsqu'a eu lieu la première Fête de la Fraternité.

Etroitement liée à l'héritage républicain et révolutionnaire français, mais "petite cousine oubliée" selon le mot de Regis Debray, la fraternité est-elle d'actualité ou à contretemps ? D'où vient-elle et pour nous emmener où ?

La fraternité, c'est un regroupement sur des critères symboliques, qui prend à rebrousse-poil le "je préfère mon frère à mon cousin et mon cousin à mon voisin". On ne naît pas frère, on le devient, par un acte de fraternisation. Une fraternité est une famille non pas dénaturée, mais « transnaturée ». Ce mot de Fraternité, que certains méprisent parce qu'ils lui trouvent une connotation « religieuse », que d'autres traitent avec condescendance parce qu'il n'est pas de l'ordre de la loi, fait peur en réalité parce qu'il implique une forme de transgression (ex. quand l'armée « fraternise » avec le peuple ) et qu'il résiste à la « stratégie du salami » des puissants, qui est d'empêcher les différentes catégories sociales de se rejoindre dans un même élan fraternel né du rejet de l'atteinte à la liberté ou à l'égalité.

Christiane Taubira, députée de Guyane, animatrice de la première table ronde, a lancé le débat en évoquant la « fraternité fantasmée » dans les lectures de sa jeunesse, ses interrogations sur « les espaces qui font éclore la fraternité » et en citant Aimé Césaire, pour qui « la fraternité, c'est l'altérité ».

Pierre Manet, philosophe du libéralisme, a rappelé qu'en France la pensée libérale du 18e siècle a de fait libéré les hommes de leur condition de sujets. Mais, dit-il, si les penseurs du 18e savaient qu'ils nous libéraient, ils ne savaient pas dans quel but. Ce ne sont pas eux qui ont apporté les concepts qui leur ont succédé, à savoir la nation et la classe sociale. Mais l'un comme l'autre sont aujourd'hui très affaiblis et on ne sait pas comment les sortir de leur atonie : en effet, le grand projet de produire des fraternités nouvelles a abouti au communisme et à ses conséquences dramatiques. On risque donc de produire à nouveau des fraternités dangereuses parce que, pour se constituer, la fraternité a besoin d'ennemis.

Pour Robert Damien, philosophe et historien, la première chose à savoir est que la fraternité est une invention de 1789 qui n'a pas d'auteur. Ou plutôt, c'est le peuple qui en est l'auteur. Elle est hors du cadre conceptuel. C'est l'émergence de quelque chose qui n'est ni la sympathie, ni l'amitié et qui se manifeste lorsque surgit un grave danger. D'où sa dimension proprement politique. Elle est d'ailleurs plutôt contemporaine de la patrie que de la nation. Elle prend source dans la littérature, la poésie car il n'y a pas de fraternité sans lyrisme ; sa matrice de réflexion est celle du catholicisme social de Lamennais et Ozanam ; sa matrice politique est le socialisme de Proudhon et Marx ; sa matrice normative est le droit social qui structure la solidarité laquelle est partie et produit de la fraternité.

De son côté, Jean-Claude Guillebaud, essayiste et journaliste, a souhaité aborder la question de la fraternité sur « un mode offensif », en estimant qu'elle est au cœur de la pensée économique contemporaine. Tout d'abord parce que le vrai atout d'une économie nationale, c'est la cohésion sociale, donc la justice. Ensuite parce qu'au cœur de l'efficacité économique, l'ingrédient trop souvent oublié est la gratuité, c'est-à-dire le « plus » que les gens donnent dans leur travail au-delà de ce qui leur est demandé, exigé voire payé. Enfin, le troisième élément aujourd'hui écarté est ce que l'on appelle la « corporate governance » qui a pendant longtemps donné la primauté, dans une entreprise, aux « stakeholders » ou partenaires qui ont un enjeu dans une entreprise, qu'ils soient employeurs ou employés ; aujourd'hui on a donné le pouvoir aux « shareholders » ou actionnaires dont le seul enjeu est le gain.

 

Enfin, Charles Conte, représentant la Ligue de l'Enseignement, a évoqué la question de la fraternité dans le monde maçonnique. Il a rappelé qu'en Grande Bretagne, où la franc-maçonnerie s'est développée avant la France, les francs-maçons sont connus sous le nom de « Brotherhood » ou Fraternité et que, partout, entre eux ils s'appellent des frères. Une fraternité choisie et vécue comme telle, fondée sur des valeurs communes. Un grand regret toutefois, l'absence des femmes dans les loges franc-maçonnes qui retire une partie de sa dimension à la fraternité.

 

DEBAT AVEC LA SALLE

2e table ronde

Dominique Bertinotti, Maire du 4e, a lancé le débat en évoquant la fraternité dans l'exercice d'un mandat local à partir de deux exemples concrets et quotidiens : l'accompagnement des Sans Domicile fixe et le soutien aux enfants de Sans-papiers. Elle a commencé par différencier la solidarité qui classe les individus en fonction des aides auxquelles ils sont éligibles, et la fraternité qui crée du lien, qui réunit sans tenir compte des positionnements politiques ou des positions sociales.

Ainsi, la question des SDF ne peut se résumer à l'absence de toit, et la réponse n'est donc pas uniquement dans la fourniture d'un abri (ce à quoi pourrait se limiter la solidarité sur ce sujet). Il faut voir, plus profondément, la resocialisation des sans-abris, leur re-fraternisation en quelque sorte, leur « reliance » à la société. Traiter le problème des sans-abris, c'est au final avant tout les reconsidérer, les intégrer, leur donner une place dans la société. C'est bien en cela que la fraternité dépasse la notion de solidarité. Dominique Bertinotti a cité à ce propos l'implication dans ce long et difficile travail d'habitants de l'arrondissement qui vont de l'ancien SDF venu soutenir ses anciens camarades de la rue au « trader » qui s'implique parce qu'il donne ainsi un vrai sens à sa vie.

La Maire du 4e a également évoqué la combativité de ceux qui, dans l'arrondissement, bravent les lois d'immigration pour venir en aide aux écoliers de l'arrondissement dont les parents sont sans papiers, malgré le danger que cela représente. Elle a souligné que leur implication va au delà des divergences idéologiques ou religieuses de chacun, dans une volonté commune de s'organiser pour venir en aide à ceux qui subissent l'injustice, surtout les plus vulnérables comme les enfants.

Cette fraternité, là encore, transcende les clivages traditionnels dans un commun combat quotidien difficile, long, anonyme...

Secrétaire nationale de la CFDT, chargée des questions de société, Anousheh Karvar est revenue sur l'histoire de la CFDT dans ses rapports avec la fraternité : une fraternité liée aux racines chrétiennes de ce qui fut au départ la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens). Elle a indiqué que le mot de fraternité figurait en effet très fréquemment dans les textes et les débats jusqu'à ce qu'on appelle « l'évolution », c'est-à-dire la transformation de la CFTC en CFDT en 1964. A partir de là, ce mot est remplacé par celui de solidarité jusqu'à une date relativement récente - il correspond à une époque où les luttes sociales et les mouvements politiques allaient de pair. Depuis quelques années, le CFDT revient à l'usage du mot Fraternité en même temps qu'elle se donne une identité détachée de tout lien politique et qu'elle revient à privilégier la négociation tant que la confrontation n'est pas le seul recours qui reste.

Pour Daniel Le Scornet, ancien président de la Fédération des Mutuelles de France, le mouvement mutualiste a été le moyen de concrétiser le partage, donc la Fraternité, qui sous-tend le système social tel qu'il a été conçu au lendemain de la guerre. Malheureusement, ses « grandes sœurs » que sont la politique et le syndicalisme n'ont pas assez protégé la petite dernière qu'était le mouvement mutualiste des aléas de l'idéologie individualiste. Ce mouvement s'affaiblit donc mais tente malgré tout de maintenir les valeurs qui ont été la base de son existence et de sa prospérité.

DEBAT AVEC LA SALLE

La fraternité et le conflit israélo-palestinien : ce thème a été abordé de manière passionnée par Jean Claude Petit, ancien directeur de l'hebdomadaire La Vie. Il est notamment revenu sur ce qu'il a constaté lors de ses fréquents voyages en Israël et en Palestine, dont le dernier remonte à quelques semaines.

Il a pointé la "fraternité en miettes", conséquence de la déliquescence des relations entre les deux peuples et la perte de toute valeur humaine. Après un rapide rappel historique des événements les plus marquants, il a parlé de l'espoir que beaucoup, dont lui-même, avaient ressenti au moment des accords d'Oslo, et notamment la très célèbre poignée de main entre Arafat et Rabin sous l'œil attentif de Clinton, puis la déception incommensurable quand Rabin fut assassiné à Tel Aviv par un juif extrémiste, « un membre de la fratrie qui a détruit la fraternité » et balayé par là même tout le processus et l'espoir de vivre ensemble en paix. Depuis, les différentes tentatives menées par ce que l'on nomme le Quartet (USA, Europe, Russie, ONU) se sont révélées totalement inutiles. Jean-Claude Petit a aussi montré une carte de Israël/Palestine qui illustre très clairement la multiplication des colonies avec des Palestiniens se retrouvant de plus en plus dans ce qu'ils appellent des bantoustans. Ils ne peuvent presque pas se déplacer, ceux qui ont des permis de travail doivent faire preuve de beaucoup de patience et d'obstination pour affronter l'humiliation des check-points et le bon vouloir des soldats de Tsahal pour pouvoir se rendre travailler en Israël. Il leur arrive parfois de devoir attendre 5 heures avant de passer.

Il a terminé en demandant à tous, médias et société civile, d'aider par tous les moyens et plus que nous ne le faisons, les femmes et les hommes, les associations des deux camps qui militent pour la paix, afin que la communauté internationale prenne enfin les responsabilités qui s'imposent pour arrêter cette dérive humaine et réinstaller de l'humanité et de la fraternité entre les deux peuples.

La fraternité en Afrique : une présentation brillante du philosophe normalien Salim Abdelmadjid qui en a bluffé plus d'un à plus d'un titre. Maniant avec dextérité les concepts de fraternité familiale, fraternité universelle, fraternité de combat, il a permis notamment de balayer les idées reçues selon lesquelles la fraternité serait un sujet occidental. Il a expliqué que les Africains ont aussi élaboré leur concept de fraternité, avec leurs mots à eux, leur propre histoire et leur propre culture en dépassant, après le douloureux processus de décolonisation, le clivage Blanc/Noir.

Après avoir parlé de la fraternité des peuples africains (avec l'exemple de l'Union Africaine), il a également traité la question de la fraternité entre l'Europe et l'Afrique, conditionnée à l'expression d'un pardon sur le passé colonialiste, en précisant la différence entre le mot pardon et le mot repentance : le pardon est un acte altruiste qui donne justice à celui qui a subi un tort ; la repentance est faite pour soi, pour se dédouaner et se déculpabiliser. Salim a cité en exemple de cette fraternité basée sur le pardon le cas de l'Afrique du Sud et la commission la "Vérité et Pardon", à l'initiative de l'évêque Desmond Tutu, qui a permis une certaine réconciliation entre bourreaux et victimes de l'époque de l'apartheid.

Il est revenu à Jean-Pierre Mignard, président de Désirs d'Avenir, de faire l'intervention finale, à laquelle il a donné lui aussi une dimension internationale, voire universelle.

Revenant sur la fameuse Controverse de Valladolid qui, en 1550, dut décider si oui ou non les Indiens d'Amérique avaient une âme et qui arriva finalement à la conclusion qu'ils en avaient une, que donc ils étaient nos « frères en Dieu » et que par conséquent on ne pouvait les traiter en esclaves, Jean-Pierre Mignard a souligné que les grands défis qui se posent au monde d'aujourd'hui nécessiteront que nous fassions appel à la fraternité si nous voulons les surmonter. Parmi ces grands défis, celui des pandémies qui exigent une véritable fraternité mondiale pour ne pas laisser des peuples voire des continents à la merci de la maladie, comme c'est le cas avec le sida en Afrique. Celui de l'environnement également, puisque les changements climatiques sont notre problème à tous dans l'espace comme dans le temps.

Ségolène Royal a pris ensuite la parole pour clore les débats. Elle a souligné que ceux qui se moquent de la fraternité, ceux que Régis Debray appelle « les railleurs », auraient bien fait de venir assister aux échanges de la soirée, preuve s'il en fut que les « supporters » savent aussi réfléchir... Elle a également tenu à rappeler à ces « railleurs » qui se sont moqués d'elle parce qu'elle avait revêtu un boubou bleu lors de son voyage au Sénégal, que les femmes qui le lui ont offert portaient toutes le même en signe de deuil parce qu'il rappelle le bleu de la mer où leurs fils se sont noyés en tentant de rejoindre l'Europe dans leurs petites embarcations de pêches.

Conclusion

Ce qui était particulièrement intéressant et rassurant, c'est la parfaite concomitance entre l'explicitation théorique des concepts autour de la notion de fraternité et leurs applications pratiques. Les débats ont tous pris cette double dimension : une réflexion sur le fond, tantôt philosophique, tantôt sociologique, doublée d'illustrations très concrètes, parfois locales, parfois très internationales.

Ces débats ont permis de donner du relief à cette valeur qui a suscité tant de moqueries lors de la fête de la fraternité (c'est étonnant de se dire que jamais on ne se serait moqué d'une "fête de l'égalité" ou d'une "fête de la liberté"). Ce n'est pas pour rien que « fraternité » orne les frontispices de nos mairies ! Il s'agit d'une valeur fondamentale, souvent ignorée, et qu'il convient de remettre au centre de notre vie politique. Une valeur qui fait sens, et qui fait écho en ces temps de crise, d'individualisme exacerbé. Howard Dean nous expliquait récemment, toujours à la Mairie du 4e, que la campagne de Barack Obama était centrée sur les valeurs, en particulier le changement (change). Et si fraternité, c'était notre change à nous, cette valeur universelle, que chacun peut s'approprier à sa manière ?

S'il y avait un « enseignement » à tirer de ces débats, c'est que la liberté laissée à elle-même peut devenir individualisme imposé au détriment de la liberté d'autrui, que l'égalité laissée à elle-même peut devenir égalitarisme autoritaire : la fraternité est là pour donner ce supplément d'humanité, pour rappeler que liberté et égalité prennent toute leur dimension dans le respect de l'autre, bref dans l'altérité.